Nous regardons bien rarement la Télé, alors quelle chance de voir sur le service public ce film poignant : l’histoire vraie d’une femme médecin qui s’engage dans un poste de médecin en prison. Dès ses premiers jours, elle est choquée par la déshumanisation des prisonniers, transformés en numéros de matricules, et condamnés à dormir par terre sur des matelas plein de punaises, dans des locaux vétustes et insalubres.Des conditions de vie que la plupart ne supportent qu’à coup de tranquillisants, destinés à calmer l’angoisse de la solitude, de la perte du lien avec la famille, de l’absence de but puisque la très grande majorité ne peut ni étudier ni travailler en prison. Humiliation, violence, perte de sens… Comment dès lors imaginer une réinsertion ?

Lors du passionnant débat qui s’ensuit, les intervenants abordent la question qui fâche : que vont devenir ces prisonniers à la fin d’un tel parcours ? Peu d’espoir, ce qui explique que 52% récidivent, contre moins de 26% dans des pays comme le Danemark qui ont créé des alternatives au tout carcéral : prisons semi-ouvertes pour les petites peines, qui permettent de maintenir la cellule familiale, et de suivre une formation d’ailleurs obligatoire dans ce cas. Car rappelons que les 2/3 des prisonniers français sont là pour des peines de moins de 9 mois, et beaucoup n’ont même pas encore été jugés ! Dans les propositions alternatives, mentionnons aussi la possibilité pour les prisonniers de travailler pour indemniser leurs victimes, un élément essentiel de toute sanction efficace, qui doit aboutir à la réparation.

Quel rapport avec nos colonies de vacances ? Bien sûr, avec nos séjours sous la tente dans les prés, nous sommes bien loin de cet univers, puisque nous offrons au contraire la liberté aux enfants. Mais la liberté s’arrête où commence le bout du nez du voisin… La liberté de l’enfant, ce n’est pas l’enfant roi et encore moins l’enfant tyran. Eduquer en liberté, c’est aussi et surtout apprendre à l’enfant à accepter les règles qui rendent sa liberté vivable pour les autres, et qui vont lui permettre de faire des choses avec les autres : s’amuser, coopérer sur un projet… Ce que nous appelons, dans nos séjours pour enfants, la définition des règles du vivre ensemble.

Mais toute règle est destinée à être transgressée, surtout par les enfants qui ont souvent envie de tester la solidité de ces règles et de ceux qui les font appliquer. Pour éviter une récidive et une escalade, la transgression d’une règle doit donc amener une sanction. Oui, nous avons dit sanction, pas punition.

Quelle différence entre sanctionner et punir ? C’est une étape essentielle de l’éducation non-violente, ou tout simplement d’une éducation efficace.

La punition vise à mettre l’enfant ou l’adulte dans une situation pénible, de lui faire vivre une souffrance qui doit l’amener à regretter son geste pour le dissuader de recommencer – et dissuader les autres d’en faire autant. Et aussi à permettre à la victime de sentir que sa souffrance a été payée d’une autre souffrance en retour. Seulement voilà, la réalité montre que tout cela fonctionne mal : si les personnalités les moins dures seront en effet « mises au pas » par ce système – au prix d’une perte de confiance fort préjudiciable à leur avenir – les plus durs seront aguerris et n’auront de cesse que de recommencer. Ce qu’expliquaient très bien les intervenants de l’émission après le film sur les prisons. N’importe qui a encadré des enfants le sait : les plus « opposants » semblent se jouer des « punitions » et en réclamer toujours plus, défiant les adultes avec de plus en plus de force.

La sanction va viser à permettre à la personne « fautive » de progresser vers une alternative, vers un comportement plus positif tant pour elle que pour les autres. Elle doit avant tout mettre la personne face à ses responsabilités, et lui montrer comment assumer les conséquences de ces actes. Elle doit être l’occasion de prendre conscience du tort infligé, d’y réfléchir. Elle doit permettre d’apprendre de nouvelles façons de réagir. Elle doit comporter un élément de « coût » pour le fautif : il doit consacrer du temps, de l’énergie, des ressources pour compenser le tort fait. Mais ce coût doit être positif, il doit mener à une réparation : le fautif répare son tort, ce faisant la victime se sent apaisée, et le fautif… voit sa culpabilité réparée, il se répare lui même aussi. Grandi par l’opération, il sera moins tenté de recommencer.

Un exemple ? Mon petit garçon de 2 ans a pris l’habitude de mordre quand je le contrarie. Jusqu’ici, je tentais de le repousser, parfois violemment. Il recommençait avec encore plus de hargne. Je sentais une énorme agressivité monter en moi, l’envie de lui crier dessus, l’escalade de la violence. Pas bon. Ou alors je le punissais en le mettant 2 minutes dans son lit. Ce qui ne l’empêchait pas de recommencer peu après. Et puis un jour…. j’ai eu une idée. Après l’avoir mis dans son lit comme d’habitude, alors qu’il recommençait à mordre, je lui ai laissé ma main sans la retirer (aïe ! il faut de la volonté). Il a fini par s’arrêter (surpris de ne rencontrer aucune résistance ?). Je lui ai montré trace des petites quenottes, sur ma main. J’ai senti que quelque chose changeait dans son regard, qu’il était troublé, embêté « Ah, ça doit faire mal… ». Je lui ai demandé de faire un bisou sur la marque pour réparer. J’ai vu son visage s’éclairer. Et depuis, il ne m’a plus mordu ! De même, j’évite de crier sur ma petite fille de 3 ans quand elle barbouille un mur de feutre, mais c’est elle qui doit le nettoyer. Et maintenant, à chaque fois qu’elle renverse du lait, elle se précipite vers la cuisine « je vais chercher l’éponge ». Au lieu de se sentir humiliée d’avoir fait une « bêtise », elle apprend à réparer.

Avec des plus grands, c’est encore plus facile d’imaginer des sanctions réparatrices : réparer un objet cassé, mettre de l’argent de côté pour participer à son remplacement, écrire un poème sympa pour la petite fille dont on s’est moqué. Toutes les peines pour adultes devraient tendre vers ce but. Imaginez dans quel état sortirait un voleur de mobylettes qui, au lieu de croupir 6 mois en prison entouré de dealers, travaillerait la même période en usine pour rembourser la mobylette volée à la personne.

Utopique ? Non, très réaliste, et l’exemple du Danemark nous rappelle que ce type de politique divise par 2 le taux de récidive. En fait, l’utopie, c’est de croire qu’en punissant la violence par la violence on va éradiquer la violence !