Apprendre à s’organiser

Desorganise« Il ne sait pas s’organiser » ! Lorsque des parents nous amènent un enfant, un collégien ou un lycéen en échec scolaire, c’est souvent la première phrase que l’on entend. Ils espèrent que le coach scolaire, le tuteur ou le professeur saura « aider l’élève à s’organiser » ou lui « fournir des méthodes de travail. » La demande porte sur le « comment » : comment s’organiser, comment apprendre, comment faire ses devoirs… Un nombre croissant de stages proposent ainsi d’acquérir des méthodes pour « apprendre à apprendre ».

Cette demande d’organisation, de méthodologie, ne concerne pas que les adolescents : on la retrouve chez les étudiants en demande d’aide pour préparer leurs examens. Et aussi chez les adultes débordés par les multiples demandes de leur vie personnelle et professionnelle, et qui viennent voir un coach pour apprendre à mieux gérer leur temps.

S’organiser, c’est facile !

ELEVE ORGANISEPourtant, rien n’est plus simple à apprendre qu’à s’organiser. Si, si ! Chaque fois que j’achète la dernière méthode miracle en matière d’organisation, je suis surprise par la simplicité des conseils prodigués. Par exemple, faire des « to-do lists » : des listes de choses à faire, classées par ordre de priorité, d’importance, d’urgence, etc. Ah oui, bien sûr. Je sais faire. Et après ? Pendant des années, j’ai établi des listes de choses à faire pour m’empresser de les perdre.  Pourquoi ? Eh bien, les choses que j’ai envie de faire, je les fais. Mes « to-do lists » sont donc remplies des choses que je n’ai pas envie de faire (ou que j’ai peur de faire, ce qui, nous le verrons, revient souvent au même). De sorte que les regarder déclenche une vague d’angoisse et de découragement. J’ai même dit un jour à un ami coach, spécialiste de la procrastination et du TDA/H (trouble déficit d’attention/hyperactivité) : « J’ai l’impression que ma to-do list va me mordre. » Un autre collègue, psychologue et coach spécialiste des TCC (thérapies cognitives-comportementales), me disait quant à lui : « Cela revient à utiliser votre liste comme une poubelle, pour vous débarrasser des choses que vous ne voulez pas faire. » Une autre stratégie consiste à choisir dans la liste comme dans un menu de restaurant, en commençant par les tâches les moins menaçantes, donc les moins urgentes et les moins importantes.

Que celui ou celle qui n’a jamais utilisé ces stratégies d’évitement m’écrive immédiatement.

Un problème d’organisation… ou de motivation ?

Comme le montre cet exemple anecdotique, dans bien des cas, le problème ne réside donc pas dans le comment, mais dans le pourquoi. En d’autres mots, il ne suffit pas de savoir comment s’organiser pour réussir un projet, encore faut-il en avoir envie. Illustration.

Trouver du sens à son travail

Comme beaucoup d’individus créatifs, affublés de TDA/H, d’hyperactivité mentale ou d’une forme ou d’une autre de « douance », j’ai longtemps fui les tâches administratives, et encore plus la gestion financière ou comptable. Jusqu’au jour où j’ai participé à la création de notre association L’Aube du Chêne : un projet qui me motive énormément, et dont la réussite nécessite une gestion administrative et comptable impeccable, notamment pour faire face aux multiples obligations réglementaires nécessaires pour recevoir des groupes d’enfants. Bien entendu, je préfère consacrer du temps à la création de nouveaux outils pédagogiques avec l’équipe d’animation. Mais pour la première fois de ma vie, je réalise les tâches administratives de l’association avec satisfaction. Pourquoi ? Parce que ces tâches font sens : je sais qu’elles sont nécessaires au bon fonctionnement d’un projet qui me passionne, soutenu par une équipe engagée et des dizaines de parents et d’enfants enthousiastes.

Les coach scolaires, les coach d’étudiants et les coach en organisation savent qu’une demande de gestion du temps, de méthodologie de travail ou d’aide à l’organisation cache souvent un problème plus complexe de motivation. Prenons le cas d’un élève qui n’arrive pas à se mettre à faire ses devoirs de mathématiques. Ou, s’il s’agit d’un adulte, d’un salarié qui n’arrive pas à gérer tous ses mails.

Pour que l’élève ou l’adulte se mette à son travail, il faut que ce travail fasse du sens pour lui. Cela veut dire que quelque part dans sa tête, une voix dit « J’ai envie de m’y mettre, parce que faire ce devoir/répondre à ces mails va m’aider à atteindre mes objectifs. » J’imagine déjà mes lecteurs en train de secouer la tête : combien d’élèves peuvent se mettre devant un devoir en disant « Faire ce devoir va m’aider à atteindre mes objectifs ? » Combien d’adultes ont l’impression de faire quelque chose d’utile en essayant de gérer 200 mails par jour ?

Très peu, bien sûr. Car derrière cette phrase « ce travail va m’aider à atteindre mes objectifs » se cache plusieurs problématiques scolaires, qui deviendront, à l’âge adulte, des problématiques professionnelles.

Définir ses objectifs à long terme

tIR ARC COLONIE VACANCES NATURE JUILLETLa première question est celle de la définition des objectifs. La plupart des jeunes vont à l’école, au collège, au lycée, sans trop savoir pourquoi. Ils n’ont qu’une vague idée de leur futur métier. Les adultes qui les entourent naviguent pour la plupart entre la peur du chômage et un travail qui les ennuie. Les jeunes subissent souvent des orientations décidées par les professeurs et/ou les parents en fonction de leurs notes.

Dans ce cas, la vraie question derrière la problématique d’organisation consiste à permettre au jeune de se demander : pourquoi, ou plutôt pour quoi vais-je en classe ? Qu’est-ce que j’espère devenir grâce à ce travail scolaire ? Même problématique pour les adultes qui, après avoir subi des orientations scolaires « automatiques » suivent une orientation professionnelle « automatique » et se retrouvent enfermés dans des jobs qu’ils n’ont pas vraiment choisis, ou qu’ils ont choisis il y a longtemps pour des raisons aujourd’hui obsolètes.

Pour se mettre au travail à court terme, il faut un objectif de long terme, un « pourquoi ». Je me souviens d’une phrase de Jacques Weber, le regretté directeur de l’Institut Français de la Biodiversité, à qui je demandais conseil pour terminer la rédaction de ma thèse de doctorat. Il me demanda : « Comment te vois-tu dans dix ans ? ». Ma réponse, agacée : « Je n’ai pas le temps de me poser cette question, j’ai six mois pour finir ma thèse ! » Il sourit et ajouta : « Très bien, mais tant que tu ne sauras pas où tu veux aller, tu n’arriveras pas à finir ta thèse. » Je me suis dit qu’il avait raison. j’ai réfléchi à mon avenir, décidé que je voulais créer mon entreprise en lien avec la recherche, et que pour cela, j’avais besoin de finir ma thèse. Grâce à cet objectif, je l’ai finie en six mois.

Comprendre le sens du travail scolaire

Une fois les objectifs de long terme définis, encore faut-il que la tâche en cours paraisse y contribuer. Ce n’est pas toujours évident. Un élève qui se destine à devenir kinésithérapeute ne comprend pas nécessairement pourquoi il apprendre des théorèmes mathématiques complexes. Dans ce cas, deux solutions. Soit réfléchir avec lui : soit il est possible de trouver un lien caché (par exemple : apprendre les maths permet de raisonner de manière rigoureuse, ce qui servira un futur « kiné » dans son travail), soit ce n’est pas possible. Dans ce dernier cas, si l’élève est très motivé par son projet, cela n’a pas d’importance. Il arrivera à « avaler » cette matière pour glaner des points et avancer vers son objectif. Tout comme un adulte acceptera les tâches les moins intéressantes : répondre à des mails, gérer la paperasse, au nom d’un projet motivant.

Vérifier la profondeur de la motivation

Le dernier problème, le plus complexe, survient lorsque l’élève, ou l’adulte, dit « J’aime cette matière, j’aime mon travail, je sais pourquoi je suis là, mais je n’arrive pas à m’y mettre ».

On se trouve alors peut-être en face d’une « fausse motivation ». La personne a peut-être a-t-elle choisi cette orientation, ce job, par erreur, parce qu’elle s’en faisait une image erronée. Je connais un jeune homme qui est devenu designer informatique parce qu’il était très créatif, avant de réaliser qu’il détestait passer des heures seul devant un écran. Il peut alors être difficile de reconnaître que l’on s’est trompé.

Autre cas très fréquent, lorsque l’orientation s’est faite pour imiter ou plaire aux adultes :  c’est l’enfant qui suit les traces de ses parents (il devient notaire comme papa), ou qui réalise leurs rêves par procuration  (elle devient infirmière comme maman l’avait rêvé). Si le désir de l’adulte a été très intériorisé par l’enfant, il lui sera très difficile, plus tard, de réaliser qu’il n’est pas dans ses propres choix. Souvent, cela passe par une phase de dépression. La personne doit choisir entre renoncer à ses rêves ou avoir l’impression de trahir ses parents : dans les deux cas, il trahit quelqu’un, lui-même ou quelqu’un d’autre.

Problème de motivation… ou de confiance en soi ?

ETUDIANT PROCRASTINATIONSi la motivation est bien réelle, mais que l’organisation ne suit pas, il peut y avoir aussi un problème de confiance en soi. La phrase « Je fais ce travail parce qu’il va m’aider à atteindre mes objectifs » suppose que je me sens capable de réaliser le travail. Sinon, il ne m’aidera pas à avancer : au contraire, il sera synonyme d’échec. Bien souvent, derrière la procrastination, le manque d’organisation, se cache la peur de se mettre au travail : peur d’échouer, liée peut-être au souvenir d’échecs antérieur.

Cette peur, cette procrastination, cette difficulté à s’organiser peut être liée à un excès d’idéalisme ou de perfectionnisme : la personne se met la barre très haut, et refuse ensuite de se mettre au travail parce qu’elle redoute que le résultat soit inférieur à ses rêves, ses exigences. Exigences qui sont souvent issues d’exigences parentales imaginées ou intériorisées par l’enfant. Il pense alors que pour ne pas décevoir ses parents, il doit avoir au moins 15 de moyenne – ce qui est  vrai dans certaines familles. Exigences que l’on retrouvera ensuite chez l’adulte qui essaiera toute sa vie d’atteindre un « Idéal du Soi » très élevé, en pensant que c’est la condition pour être aimé et être heureux.

Ainsi, les problèmes d’organisation et de motivation peuvent cacher des besoins de confiance en soi (confiance dans sa capacité de réussir) et d’estime de soi (capacité à avoir une juste image de soi-même, à s’évaluer et s’accepter tel que l’on est).

Commencer par le plus simple

Alors, faut-il en conclure que derrière toute demande liée à l’organisation du travail se cache un besoin de travail sur la motivation et la confiance en soi ? Oui, souvent. Faut-il alors abandonner le travail sur la méthodologie et passer tout de suite à un travail sur ces problématiques plus profondes ? Pas nécessairement.

Tout d’abord, lorsqu’une personne exprime une demande, il est essentiel de la respecter. On ne peut pas travailler sur la confiance en soi d’une personne en commençant par ne pas entendre ses demandes ! Par ailleurs, le travail sur la motivation et la confiance est complexe, il suppose de travailler sur l’identité et l’image de la personne. Il demande une relation de confiance entre le coach et son coaché. Il est préférable d’établir cette relation à partir d’un travail sur des sujets moins « sensibles », comme l’établissement de plannings, de to-do lists, l’organisation de l’espace de travail, le rangement du bureau ou du cartable.

Par ailleurs, comme la plupart des personnes, surtout les jeunes scolarisés, manquent cruellement de techniques d’organisation, ce travail produira forcément des résultats. Bien sûr, ils ne seront durables que s’ils s’inscrivent dans un projet scolaire ou un projet professionnel qui fait sens (motivation) et que si l’élève ou l’adulte a confiance dans ses capacités à réussir. En attendant, ces résultats existent. Ils vont venir soutenir la confiance en soi de la personne, qui jusqu’ici se trouvait en échec. Tout à coup le discours, « je n’arrive à rien », « je ne sais pas m’organiser », va être remplacé par un discours du type « je peux me remettre au travail », « je peux réussir », « je peux atteindre les objectifs que je me fixe ». Ayant désormais plus de confiance en soi, la personne peut se remettre en mode « projet », elle peut s’autoriser à se fixer des objectifs. Le travail sur la motivation devient possible.

Organisation-methodologie-motivation-estime-de-soi

Combiner le pourquoi et le comment

Ainsi, comme on le voit, le « comment » et « le pourquoi » ne sont pas deux dimensions ordonnées. Le « comment » n’est pas inférieur au « pourquoi ». Les plus grand rêves, la plus grande confiance ne valent pas grand-chose s’ils ne sont pas soutenus par une organisation efficace qui permet de les mettre en pratique. C’est ce qu’illustre le fameux proverbe : « Un ignorant qui marche va toujours plus loin qu’un intellectuel assis ». C’est d’ailleurs le problème que rencontrent les élèves surdoués ou précoces ou à haut potentiel : pendant les années de primaire, voire de collège, ils réussissent sans effort. Dès lors, ils n’acquièrent aucune méthode de travail. Arrivés au lycée, ou à la fac, leurs notes s’effondrent, ils sont submergés. Et avec l’échec imprévu, s’effondre la confiance en soi, puis la motivation. D’autant que ces élèves à haut potentiel se mettent souvent la barre très haut, et que leur entourage s’attend à les voir tout réussir. Leur image d’eux-mêmes, leur estime de soi en prend un coup.

David Allen, gourou de l’organisation et auteur de la méthode « Getting things done » (En Français : S‘organiser pour réussir) présente ces deux dimensions – le pourquoi et le comment – selon deux axes, selon une matrice.

Quadrants vision organisation david allen

Il distingue ainsi 4 positions de travail que l’on peut résumer ainsi :

– dans le quadrant en haut à droite, la personne est en position de capitaine : elle maîtrise le pourquoi et le comment, le long terme et le court terme, la vision et l’organisation. C’est l’idéal !

– lorsque les objectifs sont là mais pas l’organisation, la personne est en situation de visionnaire ou gestionnaire anarchique : c’est le cas de nombreux créatifs, entrepreneurs, et souvent des enfants et adultes surdoués ou à TDA/H.

– lorsque l’organisation est là mais que les objectifs de long terme ont été perdus de vue, la personne est en situation de micro-management : elle gère par procédures, par réglementations qui deviennent auto-justifiées. C’est la caricature du fonctionnaire ou du gestionnaire psycho-rigide.

Entrepreneur depression coaching– lorsque ni l’organisation ni les objectifs ne sont là, la personne est en situation de débordement : c’est de plus en plus fréquent dans l’entreprise, et chez les jeunes en difficulté à l’école. La personne se retrouve en mode « réactif », à parer les coups au plus pressé, ou en mode « victime/ passive », à subir l’adversité sans même être capable de réagir : l’échec et la dépression guettent.

Chacun peut passer, d’une tâche à l’autre, dans ces 4 quadrants. S’observer permet de se rendre compte de la situation. Je suis en mode « organisation » depuis quelques jours, mais sais-je encore où je vais ? Il est temps de prendre du recul et de réfléchir à nouveau à mes objectifs. J’ai de grandes idées, mais ne sais pas par quoi commencer ? Il est temps de mettre en place une organisation.

Et vous, où en êtes vous sur ces 4 quadrants ?

Qu’est-ce qui vous empêche d’avancer : le manque d’objectifs, le manque de confiance ou le manque d’organisation ?

Cet article vous parle-t-il, évoque-t-il des situations vécues par vous ou votre enfant ? Alors vous êtes libres de le commenter et le partager !

Matrice du pourquoi et du comment : source : David Allen,  « Tout accomplir sans effort ». Images : Merci à David Castillo Dominici, Prakairoj, SweetCrisis et Marin (freedigitalphotos.net)