En parcourant ma boîte mail ce matin, quelle surprise de tomber sur un message envoyé par un lointain contact professionnel, via un site dont j’ignorais tout 5 minutes auparavant, IQ Elite. Pour moi qui viens de découvrir les charme addictifs de Facebook, qui suis sur LinkedIn sans savoir pourquoi, la dernière chose dont j’ai besoin, c’est d’un nouveau réseau social chronophage – la pire des distractions pour un TDA/H.

Des rencontres pour surdoués ?

Mais voilà, dans IQ Elite il y a IQ, donc QI, donc Quotient Intellectuel, et pour la psychologue en devenir que je suis, spécialisée notamment dans la précocité et la douance, ces deux petites lettres sont intéressantes. Allons donc voir ce qui se cache derrière IQ Elite. Première mauvaise nouvelle : WOT, mon détecteur de sites pourris, m’avertit que le site d’élite du QI a mauvaise réputation : il envoie des « pourriels », des SPAM, à tout le monde. De son côté, Google abonde de liens dénonçant la manière cavalière dont IQ Elite détourne les carnets d’adresse de ses abonnés. Un avertissement qui me paraît fort crédible : en effet, il est inimaginable que mon contact professionnel m’ait envoyé un message de rencontres sur un tel site, c’est donc bien que IQ Elite a dû pirater son carnet d’adresses.

Une surdouée d’élite avertie en vaut deux. Je me fabrique un faux pseudo et une fausse adresse mail avant d’aller explorer, bien protégée, le site des gros QI qui me propose de rencontrer des « célibataires qui me correspondent ». Dans ce domaine, à vrai dire, tout va bien merci, et je n’ai surtout pas besoin de nouvelle rencontres.  Je me demande d’ailleurs en quoi le QI serait un critère ? Certes, l’intelligence est infiniment appréciable dans une relation, elle permet de ne pas s’ennuyer en sortant du ciné, par exemple. Mais n’y aurait-il pas des choses plus importantes comme la sensibilité, la gentillesse, l’attention, la fiabilité et l’humour (sans parler de choses plus personnelles que je tairai dans ce blog potentiellement lu par des enfants ?).

Notons au passage que Elite IQ s’adresse à une clientèle de « 75% de diplômés ». Ce qui nous laisse quand même donc, 25% de non diplômés (voyez comme je sais compter ? Ca sert un gros QI !). Alors là, 25% de non diplômés sur un site réservé à l’élite de l’intelligence, je m’étonne. Cela fait deux fois moins que la moyenne des Français de 25-54 ans à qui s’adresse en général un site de rencontre sur le web. Il est vrai que le QI ne garantit pas la réussite à l’école, et comme les parents d’enfants précoces le savent bien, l’intelligence au-dessus de la normale peut être un handicap dans un système scolaire fait pour la moyenne. On a quand même du mal à croire que les clients de IQ Elite soient moins diplômés que la moyenne française.

Le mirage des vrais-faux tests de QI

Mais puisqu’en effet les diplômes sont un indicateur peu fiable en mesure d’intelligence, il nous reste donc le fameux test de QI. Je ne vais pas rentrer ici dans un cours sur les tests de QI. Ou si, tiens (mais rapide).

Inventés au début du 20è siècle, à l’origine par les Français Binet et Simon à des fins d’orientation scolaire, puis développés avec enthousiasme par les Américains pour tester les jeunes recrues de l’armée, les tests d’intelligence nous sont revenus des USA après la guerre sous la forme, bien connue des psychologues, du WISC (Wechsler Intelligence Scale for Children – qui existe aussi en version adulte : le WAIS). Le problème de l’intelligence, c’est que tout le monde a son idée dessus, mais personne ne sait vraiment la définir. Les premiers inventeurs des tests, d’ailleurs ne prétendaient pas forcément évaluer l »Intelligence », mais les aptitudes d’un enfant à réussir dans le cursus scolaire classique. Les premiers tests étaient donc orientés vers les aptitudes que l’on demande à l’école : intelligence analytique, verbale, logico-mathématique.

Leur calibrage est normatif par essence : pour calculer le QI, votre score et comparé à la moyenne de votre classe d’âgé (égale à 100 par définition), de manière à ce que l’écart-type soit de 115, ce qui signifie que l’on est « surdoué » (ou précoce, ou HPI, haut potentiel intellectuel) à partir de 130, soit deux écart-types de plus que la moyenne, ce qui vous place dans les 2,5% de la population qui ont le mieux réussi à ce type de test.

Une approche réductrice, vite critiquée par les tenants des intelligences multiples, qui dans un souci d’ouverture, ont créé des concepts aussi divers que l’intelligence émotionnelle, l’intelligence musicale, l’intelligence naturaliste, etc. Sans aller aussi loin, le WISC n’a cessé de s’enrichir et dans sa dernière version, compte 4 sections différentes qui testent 4 sortes d’intelligence : Compréhension verbale, Raisonnement perceptif, Mémoire de travail et Vitesse de traitement.

Nous passerons ici sur les controverses suscitées par cette mini-révolution, pour noter au passage que le test de QI de référence est un instrument complexe, que l’on ne peut passer de manière fiable que dans le cabinet d’un professionnel dûment formé à cette pratique (en général un psychologue). Et que les tests de QI que l’on trouve sur Internet en auto-administration sont d’une fiabilité douteuse.

Ou mais voilà… même en sachant cela, qui n’a jamais frissonné de curiosité à l’idée de passer un test de QI ? Et si j’étais surdoué, hein ? Et voilà donc le ressort de IQ Elite, qui vous propose dès le premier clic de passer un test de QI « en dix minutes ». Oui oui, un test de QI sur Internet en dix minutes, de quoi mettre au chômage des générations de pauvres psys qui ont trimé des années à la fac pour gagner le droit de faire passer le test officiel… C’est trop injuste.

Cette réponse vaut bien un fromage, sans doute… ou votre carnet d’adresses

Frissonnant comme tout le monde, je me lance donc, avec mon faux pseudo, sur le test de IQ Elite. La première question est tellement facile que même Clochette, ma chatte de 2 mois hyperactive, y arriverait sans problème. Je me dis que c’est sans doute une question « pour de faux », comme quand on joue avec les enfants en colonie de vacances, pour apprendre comment ça marche. Pas du tout, les questions se suivent et se ressemblent : elles imitent à merveille les casse-tête des tests de QI, avec leurs séries de dessins à compléter, mais à un détail près : la réponse saute aux yeux. C’est le QI pour les Nuls. Dix minutes plus tard, j’arrive au bout de ce pseudo-test et  IQ Elite me pose des tas de questions indiscrètes sur mon âge, mon tour de taille et le type de personnes que je veux rencontrer (personne, on vous a dit !). Tout cela pour conclure que le résultat du test me sera communiqué dès que j’aurai cliqué sur un lien envoyé sur mon adresse mail. A condition, bien sûr, que j’ai donné ma vraie adresse. Ce qui n’est pas le cas.

Je ne connaitrai donc jamais le résultat de mon « test de QI » sur IQ Elite. Je soupçonne qu’il aurait été très élevé. Pas trop quand même (ça ferait louche) car j’ai noté que le test comprenait une ou deux questions pièges, auxquelles deux réponses étaient possibles, ce qui doit permettre d’éviter que tout le monde ait 200. Donc j’imagine que tous les gentils Internautes piégés par l’élite du QI doivent recevoir un message du type « Félicitations ! Votre QI est de 145, vous appartenez à l’élite de l’intelligence mondiale, venez rencontrer des tas de célibataires surdoués comme vous, et discuter de la filmographie de Godard en bonne compagnie. » Ce qui, j’imagine, doit toujours faire du bien à l’ego. Et entre-temps, IQ Elite a piraté votre carnet d’adresses, et vous ridiculise auprès de tous vos collègues en leur proposant de rentrer dans l’élite du QI. Car de nos jours, n’en déplaise à Monsieur de la Fontaine, les flatteurs ne volent plus des fromages, mais des carnets d’adresse. Les temps changent — mais pas les ressorts de la crédulité humaine.